Le chameau de Schrödinger [B2]

Bon, voilà ma deuxième. Pour le coup, c’est un peu un sujet triste, qui n’a, je vous rassure, aucune vocation autobiographique. Sauf pour cette histoire de chameau. Si ça dit quelque chose à quelqu’un, qu’il n’hésite pas, ça me hante un peu cette histoire. Et bonne lecture.

Le chameau de Schrödinger

La scène se déroule devant une datcha russe. Au printemps. Ou en été peut-être ? En tout cas, il fait chaud. Le soleil cogne fort. Sur le perron de la maison, un ivrogne – ou un explorateur -, un genre d’ivrogne-explorateur quoi, veut boire à sa flasque, se rend compte qu’elle est vide, et dit tristement : « Quelque part au Sahara, un chameau aussi meurt de soif ». Ou quelque chose approchant. Dans mon souvenir, cette scène doit se trouver quelque part dans une pièce de Tchekhov. Mais je n’ai jamais réussi à la retrouver.

De temps en temps, je songe à ces chameaux qui meurent de soif au Sahara, et je me demande où j’ai bien pu lire ça. Je suis presque sûr que c’était dans Tchekhov. Presque sûr, mais pas tout à fait. Il manque un mot pour dire ça. Cette état de flou et de certitude à la fois. J’ai jamais été très doué pour inventer des mots ou des concepts. C’est le job des poètes. Des écrivains. Mais les écrivains, ils passent leur temps à parler de ces chameaux qui ont soifs et on ne sais même pas où on a lu ça.

L’hôpital a appelé hier. Maman était bouleversée. Et moi je pensais à ces foutus chameaux Tu voudrais bien y aller, chéri ? S’il te plaît ? Moi je n’aurai pas la force.

Oui maman, bien sûr maman. Tout ce que tu voudras, maman.

Je ne peux pas dire non à maman. Pour ça aussi, il manque un mot. Pourtant, y a des centaines de mots qui se découvrent chaque jour. Déméliser, par exemple. J’ai lu ça sur une pub dans le métro. Genre un shampoing qui démêle les cheveux et qui les lisse en même temps. Pratique. Mais pourquoi est ce qu’on découvre seulement les mots qui sont pratiques. Pourquoi on ne me donne pas les mots pour dire non à maman. Ou pour dire les chameaux qui meurent de soif. Faudrait quelque chose de plus fort que la soif. La déshydratation et plus encore. Un chameau qui meurt de soif, c’est pas anodin. Faudrait quand même un mot pour arriver à le dire.

Ça a vaguement un lien avec la cartographie aussi. Peut-être que le personnage n’est pas explorateur mais cartographe. Ou bien l’ivrogne discute avec un cartographe avant de se retrouver seul et de parler des chameaux du Sahara. Je ne sais plus. Ce n’est pas dans La cerisaie, ni dans Trois sœurs ni dans Oncle Vania. Je les ai relus mais sans succès. Pourtant, ça aurait pu, il y a des datchas, et des personnages de presque-ivrognes. Mais pas de chameaux. Ni de dromadaires d’ailleurs.

Il y a quelques années, j’avais vidé la bibliothèque paternelle en piochant des scènes au hasard dans l’espoir de retrouver ce camélidé insaisissable. J’avais quoi ? Vingt-deux ? Vingt-trois ? Dans les environs en tout cas. Je suis tombé un peu par erreur sur un recueil de poème de Louise Labbé. Pour une raison que j’ignore, mon père aimait bien Louise Labbé. Et entre deux pages, je suis tombé sur un mot que mon père avait griffonné à ma mère. Du genre de ceux que laissent les amoureux à l’aube avant de fuir la maison de leurs amants. Donc oui, je peux dire que mon père et ma mère s’aimaient. Et c’était la première fois que j’en avais la preuve. Alors que ce foutu chameau, nul trace.

Peut-être qu’il n’existe que dans mon esprit. J’aurais créé de toutes pièces un faux souvenir. Ça s’est déjà vu. Ou peut-être que ce chameau existe, qu’il meurt de soif. Que dans une autre œuvre, un ivrogne se saoule devant une datcha russe. Peut-être que les deux éléments ne sont pas liés. Peut-être qu’il s’agit d’une espèce de chameau de Schrödinger. Il existe et il n’existe pas. Et que tant qu’on n’a pas trouvé le bon livre, on n’a aucun moyen de le savoir. Peut-être que mon père n’est pas si mort que ça. Peut-être que mon père et ma mère s’aimaient. Ou non. Il manque un mot pour ça. Pour l’amour que se portait mes parents.

Mon père avait une curieuse habitude. Les jours chauds d’été, il plaçait sous sa langue un peu de sel pour se donner soif. Ça me fait penser à m’hydrater, disait-il. Je m’étais toujours dit que c’était con comme idée. On ne peut pas ignorer la soif. On ne peut pas parce que c’est une sensation qui s’appuie sur un besoin vital. Pas plus qu’on ignore la faim, le froid, la peur. Pas plus qu’on ne peut ignorer la jalousie, la haine, l’orgueil. Pourtant on peut. Il suffit d’avoir dans la tête une chanson vaguement familière, un problème très urgent. Pour mon père, se mettre du sel sur la langue, c’était pour lui une façon de se rappeler à ses besoins vitaux. Faudrait un mot pour dire le sel que l’on mets sous sa langue en disant du Tchekov. Ma mère parlait, pour le sel.

Sûr que mon chameau est de Tchekhov sinon pourquoi apparaîtrait-il là. À la fin. Peut-être que maman désapprouverait. Elle qui toute mon enfance s’est acharnée à coiffer mes cheveux et mes idées hirsutes. Qui jaillissaient dans les mauvaises circonstances.

Je suis là, devant mon père. En état de mort cérébrale a dit le médecin. Coma dépassé comme on dit. Il n’est en vie que parce que des machines le maintiennent. Sinon plus rien. Je me rappelle avoir lu quelque part, sans doute dans Tchekhov aussi, que l’O.M.S considère que la mort cérébrale est un diagnostic permettant de déclarer le patient comme décédé. Contrairement à l’arrêt cardiaque qui n’est pas forcément irréversible. Le cœur n’a même plus le droit de s’exprimer. On accorde toute la place au siège de la raison. Mais quelle raison ? Je suis là devant mon père, en coma de stade 4, déclaré en état de mort cérébrale, et que fait mon cerveau ? Il me renvoie les images de ce putain de chameau quelque part au Sahara.

Mon père. En état de Schrödinger. Mort et vivant. Ses poumons fonctionnent, son cœur bat, son sang circule. Et pourtant il est mort. Et je suis là, moi. Pour ouvrir la boite. Et appliquer une réalité par ma simple présence. Le simple fait que je sois témoin change tout. Il prouve son existence. Comment tu peux dire hein, la mort de ton père. L’oued roule sur le désert. Les chameaux meurt de soif. Ça arrive. Je cherchais des preuves d’amour, je ne les ai pas trouvé. Et pourtant elles existent. Comment on parle de l’amour en berne ?

Je suis sorti de l’hôpital, je me suis allumé une cigarette. Et puis je me suis rué dans un troquet pour boire quelque chose. J’avais la gorge sèche comme un désert. Puis j’ai pris mon courage à deux mains pour appeler ma mère. Pour lui demander comment c’était ? La vie sans moi. Tous les deux, maman ? Vous étiez comment ? Tu es heureuse maman ? C’est ce que j’aurais aimé dire. Mais il y a les non-questions, les non-réponses qui attendent qu’un observateur ouvre la boite. Mais l’observateur a toujours peur d’ouvrir la boite. On sait que le chat est à la fois mort et vivant. Et pour ça, il n’a même pas les mots pour affronter ça.

Maman ? Oui. Je t’appelle pour te dire que c’est fait.

Et que quelque part au Sahara, un chameau meurt de soif. Ou pleure. Un truc avec la déshydratation en tout cas.

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